Assis à notre table, à l’école, puis chez
nous, derrière notre bureau. Allongés dans notre lit, chez nous. Sous la
douche, dans la cuisine, dans le couloir, chez nous, toujours. Dans le
bus et même dans la rue (!) nous pensons, nous réfléchissons, nous
embrassons une cause. Nous essayons de ne faire plus qu’un avec une
thématique, que l’on ne connaît pas, dans la plupart des cas. Parfois
si. Ce n’est pas pour autant plus facile. On croit savoir alors que ce
n’est pas le cas. Il faut désapprendre alors...
Le temps que cela prend est variable.
Cela dépend des sujets. Parfois l’idée est précoce, le temps d’une «
passe », mais le résultat est bien là, maculant la feuille. Parfois, il
faut mettre plus d’énergie, donner plus de soi. Suer, corps et âme.
Parfois ça ne vient pas. Cela arrive, aussi. Au bout de ce temps,
variable donc, on a un résultat. On le présente. Le « client » est content, satisfait. Ou non. Il nous « paye », on a de beaux points. Ou
non.
Mais il faut bien travailler, avancer, «
gagner son savoir », sa connaissance, pour « pouvoir vivre», plus tard.
Ainsi nous travaillons. Graphisme de
marque (création d’identité visuelle, logo, ...) pour une société de
charcuterie. Recherches, étude de marché, premiers essais, pistes
finales, aboutissement du projet.
Des cochons... Partout.
Graphisme d’auteur/politique avec des
réflexions sur l’emploi de la typographie, pour une Asbl contre
l’illettrisme (paradoxal, s’il en est). Recherches, étude de la cible,
essais, etc.
Graphisme d’information/politique, enfin,
avec une série de pictogrammes censés illustrer une prise de position
par rapport aux centres fermés et donc à la politique migratoire de la
Belgique. Rencontre avec des personnes ressources, interviews,
comprendre le sujet, ... Essayer, au moins. On nous fait rapidement
comprendre que nous sommes privilégiés : le directeur du centre se
déplace en personne. Ce n’est pas pour lui que nous travaillons. Notre
projet est-il si différent, si atypique, pour qu’il nous offre sa
première conférence publique à l’extérieur des murs de Vottem depuis
onze ans? Il vient, donc. Il nous parle avec ce qui semble être de la
franchise, nous explique avec calme que son travail n’est pas gardien de
prison, mais bien de faire en sorte que tout se passe aux mieux, pour
tout le monde.
Une semaine plus tard, ce sont les
membres du CRACPE (Collectif de Résistance Aux Centres Pour Étrangers),
principaux opposants au centre de Vottem, qui nous expliquent leur
lutte. C’est à nous de faire notre choix maintenant, à nous de décider
comment nous allons nous positionner.
Pour ? Contre ? Car il faut choisir.
C’est dans la demande. Il faut sortir de sa pudeur et assumer son
opinion devant tout le monde.
Pour ? Contre ?
Il faut bien avancer, alors on se lance
dans un sujet qui nous dépasse tellement, nous, étudiants dans le milieu
privilégié des écoles d’art. À certains moments, peut-être ressent-on
qu’il faut se positionner contre. Discrètement, le ton est donné. Le
travail avance, long et fastidieux. Il faut faire attention à ce que
l’on veut véhiculer. Toutes les associations ne sont pas bonnes à faire.
D’autres travaux vont et viennent, mais ici nous devons parler de ce
dernier boulot. Est-il plus difficile à laisser partir, à oublier, à
désincruster de son esprit? Est-ce plus difficile de s’en laver?
De retrouver notre fraîcheur pour le
prochain sujet ?
Non. Faire dans la charcuterie ou faire «
dans l’immigré », dans la dénonciation d’une politique de privation des
libertés fondamentales, qui pourrait rappeler, peut-être, d’autres
temps, est-ce finalement du pareil au même ? Cela glisse sur nous tout
aussi bien.
Nous sommes nous, nous-mêmes,
sensibilisés à notre propre travail ?
Peut-être que ce que nous avons produit
portera le message plus loin, plus fort, pour toucher plus de monde que
tout ce qui a été fait avant. Mais peut-on cependant comparer dix ans de
mobilisation hebdomadaires à deux mois de cogitation? Même pas à temps
plein.
Certes, nous aurons accompli notre rôle,
satisfait le client, le professeur. Mais cela ne sonne-t-il pas comme
une excuse? De pouvoir rester planqué chez soi, derrière son bureau, ...
Accepter de laisser partir, une fois que
nous avons pris conscience de cela, là est peut-être la difficulté.
Accepter de revenir à des sujets plus
triviaux, retourner s’asseoir, prêt à accueillir à bras ouverts le
prochain travail. Prêt à tout recommencer.
En deuxième graphisme, tu m’engages, je
m’implique. Mais je ne m’engage pas pour autant.