> Jean-Charles Roufosse
2e architecture d’intérieur
> Jean-Charles Roufosse
2e architecture d’intérieur
« Peut-être le plus vieil exemple d’hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait sans doute en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel (…) se trouve un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, (…) toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproduction de jardins – au sens strict, des « jardins d’hiver » –, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace. Etait-il parc ou tapis ce jardin que décrit le conteur des Mille et Une Nuits ? »
Ainsi parlait Michel Foucault, en 1967, lors d’une conférence adressée au cercle d’études architecturales de Paris. Il propose alors, et notamment au travers de ce bel exemple, le concept d’hétérotopie. Ce néologisme vise à définir des espaces absolument autres, localisations physiques des utopies propres à une société. La tente d’indien et le grenier de l’enfance, le grand lit des parents, le Club Med, le cimetière, la prison, la maison de retraite sont autant de lieux qui matérialisent le fantasme et le rêve. Le philosophe souhaitait une science qui penserait ces espaces : l’hétérotopologie.
Prison pour certains étudiants, Club Med pour d’autres, maison de retraite pour certains professeurs, l’école est-elle une hétérotopie ? est-elle le lieu absolument différent d’une société rêvée et à construire ? est-elle, selon la belle expression de Philippe Delerm, « à la fois l’île et le bateau qui rêve d’île » ? est-elle réellement démocratique, basée sur le partage entre générations, l’apprentissage et la construction de soi ? ou est-elle plutôt un lieu absolument identique en cela qu’elle produirait en série des citoyens modèles, rigide comme la règle, impitoyable comme la vie ? En tous cas voilà son défi, plus important encore dans notre école d’art en cela qu’elle est potentiellement le centre de l’hétérotopologie puisque chacun de nous, dans sa section respective, a en commun avec tous les autres une réflexion sur l’espace, le temps et le corps là-dedans.
Cette prise de position revient à la direction bien sûr, aux professeurs évidemment, mais aussi aux étudiants. Il est dès lors nécessaire de les intégrer dans la réflexion, de les politiser. Et cela passe aussi par ce journal. Il y a quelque chose de la maïeutique de Socrate dans cet échange entre l’école qui accouche de personnalités, de projets de vie et les étudiants qui réclament la santé et la vigueur de la matrice. C’est alors, par la participation de chacun à ce projet commun que l’école deviendra cet espace absolument autre d’une société rêvée et à construire, que le journal trouvera vraiment son rôle de medium. Hétérotopie lui aussi puisque sur son format se juxtaposent tour à tour l’espace et le temps du récit, de la photographie, du croquis ; tapis volant lui aussi puisque, s’ouvrant au monde, il donne à voir cette hétérotopie de l’école, ces hétérotopologues en construction.
« Nous, en architecture d’intérieur, on serait plutôt homo-topologues… »