1. Tu es chez les plus grands éditeurs (Du Rouergue, L’Association,...), ta série « Allez papa, raconte ! »
passe sur M6. Est ce que tu es riche ?
Riche de rencontres et de satisfactions
artistiques le plus souvent possible j’espère. Je suis content d’arriver
à payer mon loyer et de m’acheter des livres ou des disques.
Mais je n’ai pas de château comme celui
de Mick Jagger. Ne faites pas ce métier pour devenir riche. Jouez au
Lotto, ça ira plus vite si vous avez de la chance !
Tu sais, quand je fais un livre, je n’ai
pas d’éditeur. Je peux y travailler pendant six mois ou un an, « à vide »
en quelque sorte. C’est seulement quand je l’ai fini que je cherche une
maison d’édition. Mais c’est précisément ça qui me plaît et qui me
pousse, de faire les choses d’abord pour moi. Créer tout d’abord de
façon gratuite, dans tous les sens du terme. Ensuite, bien sûr, je
n’aurai pas envie de mettre mon livre entre les mains de n’importe quel
éditeur. J’aurai mes préférences. Je veillerai à sortir le livre chez un
éditeur que je respecte et qui me respecte. Et donc, qui me paiera de
façon honnête et qui s’occupera du livre avec amour. Mais, pas de
pression, surtout pas ! Ne pas faire de livre comme l’âne qui court
après la carotte au bout d’un bâton, avec l’éditeur qui tient la carotte
qui est en fait un chèque !
Je me suis éloigné de la question ?
2. Ton style graphique semble s’adresser aux petits, mais tu es lu par les grands. Tu le fais exprès ?
Je ne fais rien exprès, en tout cas il
n’y a aucune stratégie de ma part. Ce que tu me dis, on me le dit depuis
que j’ai commencé, et ça n’a jamais rien changé à ma façon de faire. Je
fais et ensuite je vois ce qui se passe. Mais je ne contrôle rien. Je
ne vise pas de tranche d’âge quand je fais un livre ou plutôt, je vise
la tranche d’âge la plus large possible. Olivier Douzou, mon directeur
artistique aux éditions du Rouergue, m’a dit un jour qu’un bon livre
doit pouvoir être lu par les grands comme par les petits. Je repense à
cette phrase souvent !
J’ai développé un univers personnel à une
époque où j’avais tout à apprendre. Cet univers était simple et il
l’est resté. Je dois faire avec. Tout ce que j’imagine et écris est en
relation directe avec mes moyens. J’aime bien partir de peu
–graphiquement- et enrichir ce peu par le scénario, l’écriture.
Actuellement je travaille énormément
l’écrit, je passe beaucoup de temps à chercher les mots, les idées
justes, leur relation. L’illustration vient ensuite au service du texte.
J’espère que cette exigence d’écriture peut attirer des lecteurs
adultes !
3. Tu es photographe de formation, tu enseignes l’illustration, et il paraît que tu ne sais pas dessiner ! C’est quoi cet esprit de contradiction persistant?
Tout ça paraît contradictoire mais c’est
juste des chemins parallèles ou perpendiculaires qu’on prend à un moment
ou l’autre. Si on n’a pas envie de marcher toujours tout droit,
n’est-ce pas mieux d’aller sur ce petit sentier qu’on voit sur le
côté en se disant que ce petit sentier va mener sur autre chose ?
Peut-être même ne va-t-il mener nulle part mais c’est juste un joli
sentier et rien que pour ça il vaudra la peine d’être parcouru.
J’en suis venu à l’illustration et à la
bande dessinée parce qu’en sortant de mes études de photographie j’ai
commencé à exposer et que ça m’a fait rencontrer des peintres et des
dessinateurs. Je m’amusais beaucoup avec eux et ils m’ont amené à
participer à des fanzines. Je faisais dans ces petites publications de
petits dessins à l’encre, encore plus simples que mes dessins actuels :
c’était juste une continuation de ma pensée, de mes idées, couchées
rapidement et instinctivement sur papier. Je voulais raconter des
histoires, je l’ai d’abord fait avec des photographies puis le dessin
est venu. L’écart entre les disciplines peut être ténu parfois.
Quant à savoir dessiner ou pas, je
voudrais qu’on me dise ce que c’est ! Savoir dessiner ? Et savoir
parler ? Il y en a qui savent parler, et d’autres qui ne savent pas ? Ce
qui compte c’est ce dont on parle, et avec quel langage, en sachant
qu’il y a autant de langages que de choses à raconter. L’illustration,
ce n’est pas du dessin, c’est raconter avec des images (peintes ou
dessinées, on ne va pas s’attarder sur les mots). Raconter, raconter,
raconter : c’est la base !
4. Et le chocolat dans tout ça ?
Le chocolat, c’est la carotte dont je
parle plus haut. Je me mets à ma table et je me dis : si j’ai bien
travaillé j’aurai ce bâton de chocolat. Mais ça ne marche jamais. Je
prends toujours le bâton avant de commencer. Alors je culpabilise et
pour me rattraper je travaille. Donc au final le résultat est le même,
ouf !
5. Une question absurde,
brûlante et impertinente
à une victime de ton choix ?
Alors, je choisirais deux victimes, Paul
McCartney et Ringo Starr, et je leur demanderais : pourquoi ne
faites-vous pas un 33 tours des deux quarts des Beatles, gravé
uniquement sur une face, puisque deux quarts, c’est un demi ?
Mais je n’attendrais pas leur réponse et je partirais en courant.